Ce qu’on entend vraiment par profil atypique au travail

Je sais que tu le fais de bonne foi, mais tu ne te rendras pas service. Proclamer votre profil atypique vous envoie dans le mur. Tu fais Hara-Kiri. Et on verra pourquoi. Mais avant cela, mettons les choses en contexte.

Difficile d’échapper à ces nouveaux concepts attrape-tout censés valoriser ceux qui n’entrent pas dans les cases. L’un des plus populaires ? Les fameux multipotentiels. En à peine un an et demi, les réseaux se sont remplis de gens s’autoproclamant multi-potentiels, parfois pour justifier des échecs répétés ou une incapacité à mener un projet à terme. Attention, il existe bel et bien des personnes réellement « multipotentielles ». Mais cette étiquette finit par séduire tout le monde. On est dans le registre de l’astrologie. Voilà pourquoi il ne faut jamais s’en targuer soi-même.

La plupart du temps, la réalité est tout autre. On nage dans le grand bain de l’auto-complaisance, à l’image de ces fameuses « études » qui affirment que les gens intelligents sont toujours en retard, partagées à l’envi par les retardataires eux-mêmes.

On vous raconte des histoires

Parlez de profils atypiques autour de vous : très vite, personne n’est d’accord sur la définition. Chacun y va de sa version, façon « inventons un mot fourre-tout ». Mais si tout le monde devient atypique, alors plus personne ne l’est vraiment, non ? Trois profils aiment vous pousser à reprendre ce discours : recruteurs, journalistes, entrepreneurs.

Les recruteurs enjolivent la réalité. C’est leur façon de ménager les susceptibilités. Un jour, on vous dira que votre profil est « surqualifié ». Cherchez ce mot dans le dictionnaire : il n’y est pas. Même Wikipédia n’a pas jugé utile de créer la page en français. Un anglicisme bien commode.

La première fois que j’ai entendu ce terme, j’ai cru qu’on me parlait d’un superpouvoir. Surqualifié, ça sonne bien ! Mais non, vous n’êtes pas embauché. C’est le grand écart du monde moderne.

Comment peut-on être « trop » compétent pour un poste ? Ne soyez pas dupe : c’est la version recrutement de « ce n’est pas toi, c’est moi ». « Tu es trop bien pour moi. » Wikipédia ne se trompe pas :

« Le concept de surqualification est souvent un euphémisme utilisé par les employeurs qui ne veulent pas dévoiler la vraie raison d’un refus. Il peut masquer une discrimination sur l’âge… »

Traduit simplement, « surqualifié » veut dire « trop cher ». Mais personne n’ose le dire aussi franchement.

Gardez-le bien en tête : les recruteurs ne disent pas tout, loin de là. Ce n’est pas un reproche : qui n’a jamais menti lors d’une rupture sentimentale, pour ne pas blesser l’autre ? Ou arrondi les angles face à une question trop précise ? Mon but n’est pas de déclencher votre colère, mais de vous ouvrir les yeux.

Les journalistes, eux, vivent sur une autre planète. J’aurais pu écrire « les journalistes enjolivent aussi », mais la réalité est plus simple : ils sont dans l’illusion. Les articles qui vous invitent à vous dire atypique vous précipitent dans l’impasse. Détail amusant : le nombre de reportages vantant l’embauche de profils atypiques est inversement proportionnel à celui de personnes se plaignant de leur marginalisation sur le marché du travail.

Quant aux entrepreneurs… difficile de savoir par où commencer. Très souvent, ils viennent des milieux les plus classiques. L’univers des startups est d’une homogénéité désarmante. Voir certains s’autoproclamer atypiques a de quoi faire sourire.

« 83% des fondateurs de startups françaises présents au CES en 2016 sortent des Grandes Écoles. »

La plupart oublient que, derrière chaque réussite, il y a cent échecs. L’expérience d’un seul ne se transpose pas à la masse.

Ils ne sont pas de mauvaise volonté, mais ce discours vous éloigne de la réalité. Il brouille votre capacité à voir les choses en face.

Tu n’es pas à part

Ça pique, c’est vrai. Mais tu n’es pas une exception. On se raconte tous des histoires.

Parfois, je repense à des bêtises faites enfant, je me dis que je suis un monstre. Puis un prélèvement pour Handicap International, et hop, je me trouve formidable. Osciller entre l’auto-flagellation et l’auto-célébration, c’est assez mégalo en soi. Difficile de s’accepter comme une personne normale, avec qualités et défauts, rien de fabuleux ni de catastrophique. Et ce n’est pas rare : la mégalomanie ordinaire est devenue la norme.

Le cerveau humain est convaincu de son unicité. Les médias, qu’ils soient traditionnels ou sociaux, ne montrent que l’exceptionnel. Au bout du compte, on finit par croire que la normalité n’existe plus. Certains pensent qu’il faut être génial ou nul pour exister. Même l’auto-dévalorisation est une forme de narcissisme. On pointe du doigt ceux qui se croient supérieurs, mais on oublie le narcissisme des pessimistes.

On vit tous avec cette obsession d’être « spécial ». Pas de supériorité, non, mais de singularité.

« Si vous êtes comme la majorité, alors comme la majorité, vous l’ignorez. Les études le montrent : la personne standard ne se voit jamais comme telle.

90 % des motards pensent rouler plus prudemment que la moyenne, 94 % des enseignants se jugent meilleurs que la moyenne. Et le biais qui nous fait penser qu’on est au-dessus du lot, c’est justement celui qui nous fait croire qu’on a moins de biais que les autres.

Pour des tâches simples (conduire, faire du vélo), chacun se croit plus doué que la moyenne ; pour des tâches complexes (jongler, jouer aux échecs), on se situe en-dessous.

On ne se croit pas toujours supérieur, mais on se croit presque toujours à part.

J’ai testé : il suffit de commenter un message sur les profils atypiques pour voir surgir le mot « zèbre » ou « doué » dans la discussion. Inévitable. S’il y a un concept qui flatte l’ego collectif, c’est bien celui-là. Le terme « doué » paraissait déjà prétentieux, il a été remplacé par « zèbre ». C’est la même mécanique :

« Le terme “zèbre” a été forgé par Jeanne Siaud-Fachin dans son livre Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte doué. Il renvoie autant à l’enfant qu’à l’adulte. »

Les enfants à haut potentiel existent, oui. QI >130, c’est un critère reconnu. Mais cela ne concerne que 2% de la population. Bien moins que la masse de « zèbres » autoproclamés.

Ne vous méprenez pas : les profils « atypiques » existent, selon la définition retenue (QI, minorité, etc). Mais dans les faits, les vrais atypiques ne s’en vantent jamais. C’est toujours l’extérieur qui appose l’étiquette, jamais la personne elle-même.

La foule peut être cruelle et brutale : ceux qui ont été mis à l’écart pendant leurs études ne s’en vantent pas, encore moins à l’âge adulte. On ne s’en vante pas, surtout si c’est subi pendant l’enfance. Et pour cause : c’est rarement agréable. On m’a collé cette étiquette à l’école (je ne prétends pas que c’était justifié) : croyez-moi, je n’en ai jamais été fier. Quelques années plus tard, je ne vais pas aller claironner : « Je suis un profil à part. »

Testez donc. Remplacez « atypique » par « malin » dans une conversation. L’effet est tout de suite plus brutal.

On voit bien que l’étiquette « atypique » est une façon d’édulcorer la réalité.

Ce n’est ni glorieux, ni une fierté à brandir. J’ai toujours trouvé étrange de voir ériger la différence en valeur. Une société vraiment inclusive n’a pas besoin de mettre un mot sur chaque particularité, ni de la transformer en trophée. La différence n’est pas une valeur, c’est juste un fait. Ceux qui l’idéalisent sont souvent ceux qui vivent dans l’uniformité. Dans la vraie vie, c’est le quotidien.

Même si c’était une valeur, ce serait une drôle de façon de l’afficher. Comme ces entreprises qui se disent « humaines ».

« Je ne vois pas l’intérêt de revendiquer haut et fort ses qualités en entretien. En général, elles sautent aux yeux d’elles-mêmes. »

Et puis, refuser la réalité mène à l’attitude du gamin capricieux. Certains expliquent qu’ils n’ont ni formation, ni compétences, ni expérience, mais ne comprennent pas pourquoi leur candidature est systématiquement rejetée. C’est sérieux ? Je ne dis pas qu’il ne faut pas tenter, mais après un refus, se réfugier dans la posture de l’enfant gâté n’est pas la solution. C’est le fonctionnement normal des choses.

Imaginez un instant : vous cherchez une nounou pour garder vos enfants la nuit. Vous avez deux candidatures : l’une coche toutes les cases, l’autre n’a jamais fait ça, n’a pas d’enfant et n’aime pas particulièrement les enfants. Honnêtement, combien de temps allez-vous hésiter ? Toutes choses égales, la première sera choisie.

Idem pour une entreprise. Elle a ses peurs, ses contraintes, ses objectifs. Pour qu’elle choisisse la deuxième candidature, il faut un argument massue. Plus que « donnez-moi ma chance ». Ce n’est pas réjouissant, mais c’est le principe de la compétition. Tant que le marché du travail fonctionne sur ce schéma (et il pourrait en exister d’autres), il faut accepter ses règles. Remporter la mise demande de faire davantage que les autres.

Ajoutez à cela que beaucoup se disent atypiques et adaptables, alors que c’est parfois l’inverse : « Personnellement, ceux qui se déclarent atypiques me semblent souvent difficiles à gérer. Ils pensent avoir tout vu, s’imaginent flexibles alors qu’ils exigent que l’entreprise s’adapte à eux. »

Dans ce contexte, pas étonnant que le terme « atypique » ne suscite pas l’enthousiasme dans les entretiens.

Le piège de la victimisation

On arrive au cœur du problème. Se revendiquer atypique sert souvent à se présenter comme victime.

Personne ne le dit, mais il y a toujours une raison derrière un chômage persistant. Comme pour le célibat : il y a forcément un facteur explicatif.

Je précise : cela ne veut pas dire que cette situation est méritée, ni voulue, et encore moins honteuse.

Encore une chose : personne n’a dit qu’il suffisait de traverser la rue pour retrouver un emploi. Le chômage de masse est un choix collectif, pas juste une fatalité. Pour que ce système tienne, il faut des personnes au chômage. On a organisé une compétition, le marché du travail. Les perdants restent sur la touche. Je ne cautionne pas ce modèle, mais il existe. Est-il juste de conditionner le droit à une vie décente à la compétition ? Je ne le crois pas. Mais tant que le système perdure, il faut en comprendre les codes.

La compétition n’a rien de moral ou de légitime, mais il faut l’intégrer. Voici les principaux facteurs qui expliquent le chômage.

Voici les raisons les plus courantes, à explorer en toute lucidité :

  • Manque de diplôme : C’est difficile à avaler, mais on lie encore l’accès à l’emploi à la réussite académique. Le taux de chômage atteint 48 % pour les personnes sans diplôme lors de leurs 4 premières années d’activité. Il tombe à 24 % pour ceux qui ont le bac, un CAP ou un BEP. Et il descend sous les 9 % pour ceux qui sont titulaires d’un bac+2 ou plus. Les diplômés des grandes écoles, eux, atteignent quasiment le plein emploi après deux ans.
  • Manque de clarté sur son projet : Pour quelqu’un de diplômé mais sans emploi, il y a souvent un flou sur les envies réelles. Sans savoir ce que vous cherchez, difficile de le trouver.
  • Difficultés à l’entretien : Pour décrocher un poste, il faut souvent passer par l’étape sélective de l’entretien. Certains brillent à cet exercice, d’autres restent systématiquement sur la touche, même avec le profil idéal.
  • Candidatures en masse sans stratégie : Envoyer son CV à tout va, sans cibler, sature le système. « J’ai envoyé 200 CV en un mois. » Ce genre de phrase indique déjà le problème : inonder le marché de CV revient à n’en envoyer aucun.

Avant de vous proclamer atypique, examinez froidement toutes ces pistes. Peut-être que vos blocages viennent d’ailleurs. Mais admettons : vous êtes réellement atypique. Alors, pourquoi chercher à tout prix à intégrer une entreprise ultra-conventionnelle ? 95 % de ceux qui m’assurent être incompris par le marché du travail ne postulent qu’en multinationale. Les PME existent, et c’est souvent là que les profils originaux sont recherchés. Soyez cohérent : si vous vous définissez comme atypique, pourquoi viser des structures standardisées ? Si vous êtes un poisson, ne participez pas à un concours d’escalade.

Identifiez votre groupe d’appartenance : tout existe sur Internet, même les amateurs de chiens punk. Trouvez votre tribu. Il existe forcément une communauté où vous serez « classique ».

Reprenez la main sur votre trajectoire : acceptez la difficulté, soyez lucide sur votre parcours. Trop de gens se réfugient derrière la bannière « atypique » avant même d’avoir posé une question. Résultat : plus aucun dialogue, ni remise en question possible. Soyez curieux, interrogez, ne prenez rien pour argent comptant. Impossible de s’auto-évaluer objectivement : il faut croiser les regards extérieurs.

Pour le haut potentiel, par exemple : on ne s’autoproclame pas « doué » parce qu’on se reconnaît dans une description. Un vrai diagnostic se fait avec un professionnel. Mais avant d’en arriver là, commencez par clarifier vos blocages. Parfois, la réponse est simple : le poste que vous cherchez est rare dans votre région. Face à ce constat, il reste à faire un choix : déménager ou non ? Pas de bonne ou mauvaise réponse, mais être lucide sur ses décisions permet d’arrêter de subir. Si vous choisissez de ne pas bouger, il faut accepter les conséquences. Il n’existe pas de solution miracle.

Un point rarement abordé : soignez-vous. Aucun employeur ne souhaite embaucher une personne déprimée. Même dans la vie sociale, l’étiquette « déprimé » fait fuir. C’est injuste, presque animal, mais c’est ainsi. Si vous n’allez pas bien, vos chances s’effondrent. Cercle vicieux garanti.

Voilà pourquoi il faut commencer par s’occuper de soi. Ne serait-ce que pour retrouver un mental d’acier. Certains vous diront de devenir un « fournisseur de compétences ». Ce slogan ne veut rien dire : personne ne se transforme d’un claquement de doigts. En réalité, la base est ailleurs. Si vous mangez à votre faim, bougez un peu et cultivez un loisir, vous avez déjà franchi un cap.

Évidemment, dans l’urgence financière, la priorité est de trouver un emploi alimentaire. Mais si ce n’est pas le cas, il faut travailler sur soi, chercher à sortir du lot. La volonté se perçoit. Plus vous vous connaissez, plus vous savez ce que vous voulez, plus cette force devient irrésistible.

La méthode de recherche d’emploi ? Ce n’est qu’un outil, même si on peut en parler : répondre aux trois questions clés, rédiger un message de contact, éviter les candidatures impersonnelles. On en a déjà parlé.

3 livres incontournables pour mieux chercher un emploi

L’étiquetage mérite aussi réflexion. Dire « atypique » empêche souvent de poser un vrai diagnostic sur sa situation. Au lieu de creuser, on balance un mot-valise qui ne veut plus rien dire. Ce réflexe bloque l’avancée et empêche les autres de vous aider. C’est frappant de voir à quel point cela tue la discussion.

En fin de parcours, posez-vous la seule question qui compte : avez-vous déjà vu un recruteur s’enthousiasmer parce qu’on lui annonce « je suis atypique » ? Au contraire, ça devient aussi creux que « dynamique » ou « motivé ». Alors, pourquoi continuer ?

Savoir se définir n’est pas simple. Mais certaines erreurs méritent d’être évitées. Se présenter comme atypique en fait partie.